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Prescription : 15 minutes, 1 fois par an.



C’est toujours la même chose. La joie de le retrouver et la tristesse de le quitter.

La première émotion démarre quelques heures avant le rendez-vous. La seconde perdure plusieurs jours après le rendez-vous.

Il me fait penser à un de mes oncles. Aujourd’hui je lui ai dit qu’il a le même timbre de voix que Sylvain Tesson et même une certaine ressemblance avant que ce dernier n’ait la gueule cassée.

Il sait qui je suis. Il m’a cerné. Il m’a comprise. Il a identifié mes forces et mes failles. De plus, il exprime très clairement sa joie de me retrouver. «Je suis heureux de vous voir » ou « ça me fait plaisir de vous voir. »

Il fut un temps, quand je vivais à Paris, mon rendez-vous était le dernier de son agenda. À 20h. Le retard accumulé au cours de la journée faisait que je l’attendais parfois plus d’une heure. Il m’est arrivé de sortir de son cabinet à 22h passées car la consultation pouvait durer 45 minutes.

Mais depuis que je vis en Normandie, je prends  rendez-vous en fin de matinée. Il a un peu moins de temps à me consacrer. Car les autres patients attendent. Il essaie de ne pas prendre trop de retard. Il tente de réduire un peu la cadence. Mais le moment est toujours comme suspendu.

Je ne saurais jamais si il a ces mots et cette bienveillance avec tous. Mais au fond de moi je suis convaincue que non. Il y a des détails qui le prouvent. Et en plus il ne tarit pas d’éloges à mon sujet. C’était déstabilisant au début. Maintenant c’est émouvant car il voit que je ne me suis toujours pas trouvée, que je cherche encore le bonheur, et pour autant, il dit clairement croire en moi.

Je sais faire la différence entre une personne condescendante et une personne qui vous parle sincèrement. Indéniablement, il fait partie de la deuxième catégorie.

J’ai le souvenir d'avoir déjà quitté son cabinet en étant dans un état de toute puissance, de joie immense, d’une énergie débordante à faire pâlir les câbles EDF. Mais j'ai pris cher les dix années qui viennent de s'écouler, aussi l'énergie et l'envie sont toujours là mais plus intérioriséés. Ma difficulté à sourire efface un peu ce qui bouillonne en moi. Mais ses mots ont la même portée.

Pourquoi ce sont toujours les étrangers qui vous cernent le mieux ? Ce n’est pas qu’une question de compliments reçus. C’est avant tout un échange puissant, nourrissant, constructif, et surtout vrai qui vous booste pour quelques jours.

Peut-être est-ce le côté éphémère de la rencontre ? Son statut impose le respect, la distance, et pourtant, l'envie de partager plus est là. Refaire le monde avec lui doit être passionnant.

Je sais qu’il va bientôt tirer sa révérence. Il aurait pû depuis quelques années déjà. Très égoïstement je le vivrai mal. La perspective de ne plus être suivie par lui est impensable.

Mais quand on aime, on accepte la situation.

Aujourd’hui en le quittant, je lui ai très clairement dit : je vous adore.

J’ai eu envie de lui faire un hug, vous savez les câlins de quelques secondes. Mais je n’ai pas osé. Je n’avais pas envie de le quitter. Je suis curieuse de sa vie aussi. Car les échanges sont souvent à sens unique même si je tache parfois de dévier pour ne pas que ça tourne autour de moi. Aujourd’hui le beurre de Guidel est venu sur le tapis. C’était amusant.

Je l’ai senti fatigué. Pour la première fois en 20 ans, le sentiment qu’il a vraiment besoin de repos.

Il a tant donné pour ses patients et l’endocrinologie. Il mérite aujourd’hui de passer quelques années à lire, écrire, écouter du jazz ou du blues, aller voir des expos de peinture, faire du bateau avec sa femme et ses amis, parcourir les chemins de randonnée de notre beau pays mais aussi du monde entier. J’imagine que c’est aussi sa conception de sa retraite.

Chaque fois l’envie de lui écrire est forte. Chaque fois je n’ose pas.

Mais je sais que j’aurais la possibilité de le revoir bientôt.

Docteur, merci du fond du cœur.

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