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L'HABIT NE FAIT PAS LE MOINE


19h45, je me dirige rapidement à la caisse qui se trouve devant moi. Un homme est en train de faire scanner ses produits et un autre, derrière lui, attend sagement son tour. Je me mets naturellement derrière ce dernier pour patienter aussi.

Il est grand, très maigre, la soixantaine, des cheveux ternes et un peu longs, une veste qui pourrait tenir toute seule, un jean qui n'a sans doute pas vu de machine à laver depuis des lustres, et des chaussures bien trop grandes pour lui. Il ne sent pas mauvais. Il tremble. Beaucoup. Il a l'allure d'un timide, mais son visage n'est pas fermé. D'ailleurs lorsqu'il commence à installer ses produits sur le tapis roulant, il dit un agréable "bonsoir" à la souriante caissière. Des saucisses, de la salade piémontaise, un camembert, une bouteille d'oasis, des feuilletés au fromage, du riz au lait.

Et là, je me dis que cet homme est un bon franchouillard. Je l'imagine avoir eu une enfance simple mais heureuse. Sa maman devait lui préparer de bons petits plats. Il a dû vivre dans une vieille maison, voire dans une ferme. Il a du avoir une éducation où le respect était le maître mot. Je ne pense pas qu'il ait été marié et qu'il ait des enfants. Mais peut-être que je fais fausse route.

En revanche je doute sur son parcours professionnel. Deux possibilités me viennent à l'esprit. Peut-être a t'il été élevé avec une très forte valeur travail, et de ce fait aurait travaillé dur toute sa vie, comme ouvrier, et dispose aujourd'hui d'une maigre retraite. Ou bien a t'il été en dehors de la société, à vivre d'aide sociale, ce qui de fait ne le met pas vraiment en dehors de la société mais fait de lui plutôt un profiteur. Je ne vois pas autre chose et je n'arrive pas à me fixer sur une des idées. Ce dont je suis certaine, c'est que cet homme semble appauvrit, et qu'étant donné son âge, il doit bien se rendre compte que la vie en 2023 est foutrement chère. Qu'il est loin le temps des bons légumes gratuits du potager de sa maman. Que le riz au lait et la salade piémontaise qu'il a achetés, sans doute pour se remémorer son enfance, n'auront que de souvenir le nom, pas le goût. Cet homme m'a fait de la peine. Je suis intimement persuadée qu'il est seul. Qu'il vit seul. Ou peut-être avec sa vieille maman. D'ailleurs c'est pour elle qu'il a acheté ce riz au lait. La pauvre Dame n'a sans doute plus toutes ses dents pour manger des choses bien dures. Mais non, il doit être seul et sans activité. Que fait il à part regarder la télévision ? Une petite séance de branlette devant un film de cul ? A regarder des jolies filles qu'il n'a jamais pu approcher. Sans doute. Toujours est il que lorsqu'il eut fini de payer ses courses, la caissière lui souhaita une "bonne soirée et bon week-end Monsieur" et je fus prise d'une tristesse à me dire que non, cet homme ne pouvait pas passer une bonne soirée et un bon week-end, plongé dans sa solitude. Et à Noël, qu'advient il de lui à Noël ? Il doit se sentir encore plus seul. La seule différence est que les médias et les associations alertent la population sur la solitude des gens à Noël. Mais ils sont seuls toute l'année. Chaque jour.

Je suis sortie du magasin et l'ai cherché. Il rentrait chez lui, ou chez sa mère, à pied. Sans trop regarder ses pieds mais sans être fier non plus. L'homme discret qui ne veut pas se faire remarquer. En le voyant marcher sur le parking du supermarché, une voiture est passée tout près de lui. J'ai pensé qu'il puisse penser : de toute façon elle peut m'écraser, je suis inutile, personne ne s'apercevra que je suis mort.

C'est bien beau d'écrire sur la solitude d'un homme, le mieux aurait été que je lui propose de passer la soirée avec moi, autour d'un diner, histoire de le faire sortir de sa routine morbide.

Mais comme toute humaine égoïste aux faux bons sentiments, je vais me consoler en imaginant que cet homme est le plus heureux des hommes, entouré, fortuné et que oui, l'habit ne fait pas le moine.


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